Les Mamansseules2

Ça faisait mal. Le sang m’écoeurait, la détresse m’affligeait. Apparemment consterné, Fen voulait m’aider, mais il était de trop. J’ai commencé par m’enfermer dans la salle de bains et me doucher. Après m’être rhabillée, j’ai savonné et frotté le drap de mon lit au lavabo. Puis je l’ai accroché dans l’espoir de le faire sécher. Puisque du sang avait tâché le matelas, je l’ai frotté avec un coin de serviette savonné. Sans avoir pu complètement effacer la tâche, j’ai soulevé le bord et, avant que Fen ait pu m’aider, je l’ai renversé sur l’autre côté. J’ai couru autour et m’y suis assise. Là, je pleurais si fort que les sanglots me secouaient et je voulais mourir. Le matelas a baissé à côté de moi et le bras de Fen a glissé derrière moi. Vite, je me suis levée et je suis passée à la fenêtre où je regardais sans rien voir. Maintenant seulement, je vois la rue devant l’hôtel éclairée par des réverbères. La virginité m’avait toujours paru mériter le ridicule dont les jeunes et même quelques moins jeunes l’accablaient. Mais c’était avant de perdre la mienne. Cette disgrâce ne ruinait-elle pas l’idylle que j’avais vécue avec Fen? Comment pourrions-nous continuer à nous fier l’un à l’autre? A nous estimer? Et même à nous aimer de cet amour que j’avais estimé innocent? Les reproches et la méfiance nous menaçaient. Loin d’approfondir notre intimité, ce voyage l’avait complètement gâtée et je me désespérais des deux jours qui nous restaient.

J’ai découvert la réflexion de Fen à côté de la mienne et à un mètre de distance. Le regret et le souci dans son regard m’ont convaincue et la sympathie a chassé le dégoût.

 


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"Je te laisse la chambre?"

"... Où irais-tu?"

"Peu importe. Je ne voudrais plus t’embêter."

Je lui ai jeté un regard plus doux que je ne voulais. "Non, bien sûr que non."

"Je regrette ce que j’ai fait."

"Ce que nous nous sommes fait. Je le regrette aussi."

"Les conséquences pourraient être plus graves pour toi."

Que dire?

"J’assume ma responsabilité. Je te serai fidèle quoiqu’il t’arrive."

"Peut-être je ne suis pas enceinte."

"Peut-être au contraire. Mon excitation"

"Notre excitation, Fen."

"... En tout cas, elle était assez intense pour nous annoncer un enfant qui nous ressemble."

"... Je ne pourrais rien exiger de toi." Je regrettais ce ton piteux.

Il s’est approché pour m’embrasser, puis a retiré ses bras. "Je n’ai plus le droit."

Je me suis jetée dans ses bras: "Si!"

Comment douter de sa sincérité?

À grand peine, nous sommes retournés chacun dans son lit. Nous ne nous sommes plus touchés avant que le soleil ait envahi la chambre. Je n’ai jamais oublié cette croisière sur le lac. Les couleurs de l’eau, du ciel, des côtes et des montagnes nous éblouissaient. Les autres passagers, les voiliers, les bâteaux à moteurs, les skieurs qu’ils tiraient, les gens qui nous attendaient sur les quais et jusqu’aux drapeaux suisses qui flottaient au-dessus des maisons témoignaient d’un bonheur que


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nous envions. Notre chagrin nous isolait. Nous nous tenions par la main en marchant et par le bras en nous arrêtant. Comme je regrette la chaleur de cette main et l’étreinte de ce bras! En arrivant à Ouchy, nous avons vu, sur le quai, un couple rustique qui attendait avec d’autres jeunes de monter à bord. Ils se tenaient comme nous, les autres les taquinaient et ils riaient autant qu’eux de leurs plaisanteries.

"Ils n’ont pas de contrainte."

Fen m’a regardée. "Ils n’en ont pas encore."

"Quand ça leur sera arrivé, ils ne supporteront plus les autres."

"Nous pouvons au moins nous féliciter de l’absence de nos chaperons."

"Oui, ça au moins."

C’était la seule fois où nous avons parlé d’eux, la seule sans doute où nous avons pensé à eux.

En montant dans notre train de retour, nous les avons retrouvés installés ailleurs qu’aux places réservées pour eux derrière les nôtres. Nous nous sommes salués poliment et nous avons regretté la fin de notre weekend, mais aucun de nous n’a proposé d’occuper les quatre places ensemble au milieu de la voiture. Fen et moi, nous nous sommes assis aux places réservées pour nous. Personne n’est venu s’asseoir près de nous, donc nous avons décidé de parler de "choses sérieuses."

"Comment s’appelle une période de femme en français?"

"Les règles."

"Quand les attends-tu?"

"Dans dix jours."

"Tu me le diras?"

"Oui."


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"Et si tu n’en a pas, que ferons-nous?"

"C’est plutôt ce que je ferai."

"Je t’ai promis de te soutenir dans tout ce que tu fais."

"Oui, tu me l’a promis, mais la grossesse n’embellit personne."

"Ecoute!... Je t’aimerai avant, je t’aimerai pendant et je t’aimerai après."

"Et notre bébé?"

"Je vous aimerai tous les deux et toujours."

Nous nous sommes embrassés.

"Pas d’avortement?"

Grimace: "Ça me répugne. Tuer un enfant!"

"... Un foetus n’est pas encore un enfant. Si on n’a pas les moyens d’élever un enfant... Mais nous aurons les moyens, Si."

"Nous?"

"J’ai hérité d’une petite fortune dont le revenu règle mes études et mon séjour en France. Il suffit de me serrer les coudes."

"Nous les serrerons tous les deux. Je ne te laisserai pas régler plus que la moitié des dépenses. Mes parents serons consternés, mais ils ne m’abandonneront pas."

Les portes automatiques se sont ouvertes derrière nous et nous nous sommes vite séparés. Dès que quelques passagers étaient passés, nous nous sommes rapprochés et nous y sommes restés jusqu’à l’arrivé de Valcours.

Mes règles ne sont pas arrivées, donc j’ai dû raconter à ma mère ce qui nous était arrivé à Genève. Malgré sa douleur, elle a fait preuve de dignité. Notre médecin, le docteur Ishat m’avait inspiré la plus grande confiance toute ma vie. Mais, cette fois, j’étais si gênée, que je bafouillais. Cependant, il s‘est donné beaucoup de peine pour me rassurer.


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"Bon: vous êtes enceinte. [En haussant les épaules:] Pourquoi pas? A votre âge et avec votre santé, vous n’auriez pu mieux choisir. Mais vous aurez quelques décisions à prendre: d’abord, le père?"

"Il m’a promis de me soutenir."

"Tant mieux! [Petit rire:] Il vous sera utile. Deuxième décision: Voulez-vous cet enfant?"

"Oui."

"Tant mieux encore une fois! Et maintenant, vos parents: Ils sont au courant?"

"Ma mère, oui, mon père... "

"Je le connais. Vous aurez intérêt à l’informer vous-même. S’il s’emporte, [Petit rire:] il se calmera bientôt. Je me rappelle combien il était content quand vous êtes née."

"... [Petite grimace:] Je lui parlerai."

Sourire de compréhension: "Ce n’est pas le genre qui risque de courir à son fusil de chasse. Voilà pour la psychologie, maintenant la médecine. Je vais vous donner un calendrier de visites qui me permettront de suivre votre grossesse. Si vous amenez votre ami avec vous, je pourrai lui donner quelques conseils utiles. Plus vous aurez du soutien, plus votre grossesse sera heureuse... Je retombe dans la psychologie, mais [souriant, chuchotant en me touchant le bras:] c’est la moitié de la médecine."

Je suis sortie de son cabinet un peu moins malheureuse que je n’y étais entrée. Fen et ma mère, chacun de son côté, ont applaudi les propos d’Ishat. Mais comment entreprendre mon père? Il a fallu tout mon courage pour lui téléphoner au bureau et lui demander de déjeuner avec lui.


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Après un silence: "Bon: je remettrai un rendez-vous avec quelques amis. La Toque de Bourgogne: Ça va?"

Rire malgré moi: "Mais Papa, il faudrait m’endimancher."

"Mais non, tu es très bien en jean. Midi et demie?"

Je ne le serais plus dans quelques mois. "D’accord, midi et demie. Merci!"

Adrien, le maître d’hôtel, m’a accueillie en souriant: "Mlle Emiliani?"

Il m’a amenée à la table de mon père, qui s’est levé, les lunettes au bout du nez et la carte à la main. Pourquoi m’identifier comme sa fille? Pour assurer les autres clients que ce n’était pas sa maîtresse. Je m’en serais amusée, si je n’avais pas de si mauvaises nouvelles à lui dire. Non seulement il l’avait deviné, mais aussi ces nouvelles.

Il me regardait d’un air entre la sévérité et la tendresse. "Donc, tu as quelque chose à me dire."

En baissant la tête: ‘Oui’ de la tête.

"Il s’agit de ton ami américain?"

En levant les yeux: ‘Oui’ de la tête.

"Quelque chose d’imprévu?"

Je me suis sentie rougir, j’ai donné un coup d’oeil autour de nous, les gens faisaient semblant de ne pas le remarquer et j’ai rougi davantage.

Mon père m’a touché la main.

Sans oser le regarder, j’ai fait ‘oui’ de la tête.

"A Genève?"

A peine audible: "L’autre couple s’est enfermé dans l’autre chambre."

"Ah!"

En levant les yeux: "J’ai dix-huit ans."

En s’esclaffant: "Comme si je ne le savais pas!"

Soupir.


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"Et lui?"

J’ai essayé de le rassurer. Je ne me rappelle même pas ce que nous avons commandé, mais cela a dû être délicieux comme tout ce qu’on servait à la Toque, mais nous n’en avons guère mangé. Ni guère bu de vin et pourtant mon père en choisissait toujours d’excellent. Il a proposé de recevoir Fen chez nous: comment refuser? Quel triste déjeuner!

Mes parents ont invité Fen au dîner du jour suivant. Bien habillé, il est arrivé ponctuellement et, malgré sa gêne s’est bien conduit. Après nous avoir embrassées, moi et ma mère, il a courageusement serré la main à mon père. Celui-ci a pris un ton sérieux mais courtois qui convenait à la situation. Imaginez mon humiliation et ma détresse! Comme d’habitude, c’était mon père qui menait l’entretien, mais en essayant de mettre Fen et moi à notre aise. Ce n’était pas facile. Il a commencé par une plaisanterie:

"Voilà le jeune homme dont on m’a tant parlé!"

Ma mère a souri et j’ai essayé de l’imiter.

Mais Fen paraissait déconcerté: "... Je vais essayer de mériter votre estime."

Mon père: "Vos parents sont-ils au courant?"

"Ils le seront bientôt: je leur ai écrit."

Ma mère: "Excusez-nous d’être traditionalistes et même plus que d’autres parents français."

Mon Père: "Sans doute, mais les parents américains ne s’intéressent-ils pas aussi à leurs enfants?"

"Oui, sauf une petite minorité qui se désintéressent des relations de leurs enfants. Malheureusement, les miens sont divorcés, mais ça ne les empêche pas de se soucier de moi."

Ma mère: "Et de vos amis?"


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"Je n’en ai qu’une."

Un petit silence. Puis mon père l’interrogeait sur son père, sa mère et sa soeur. Cette conversation m’inquiétait parce que mon père voulait savoir davantage que Fen ne voulait dire. J’attribuais sa gêne à un fils de divorcés en face d’un couple heureux. Cependant, nous avons tous compris que son père serait plus enclin à approuver sa liaison avec moi que sa mère, influencée comme elle était par sa soeur.

"Bien entendu, Mildred n’aura pas le droit de s’y mêler. Les relations entre elle et moi sont correctes, mais pas intimes. [Sourire:] Nous ne nous entendons pas sur grand’chose."

Malgré le tact de mes parents, je voyais qu’ils ne se contentaient pas de ce peu de renseignements. Et, par conséquent, ni moi non plus.

Mon père: "Comme tant de jeunes aujourd’hui, vous et Sylvie, vous devez prendre des décisions auxquelles les parents participaient autrefois. Ma femme et moi, nous ne prétendons pas y revenir, mais nous voudrions quand même connaître vos projets."

Fen a confirmé son héritage, son revenu, son intention de partager toutes les dépenses de notre vie ensemble et surtout celles de l’enfant que nous attendions.

"Je reconnais ma responsabilité pour ce qui s’est passé, mais, maintenant que c’est fait, je me réjouis de pouvoir vivre avec Sylvie et d’avoir un enfant avec elle. J’aurai le bonheur de l’élever avec elle et [en regardant mon père:] j’aurai un excellent exemple à suivre."

La dernière remarque a surpris mon père, mais ma mère en a ri:


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"Les moeurs actuelles favorisent les mariages tardifs, ce qui pourrait être bon ou mauvais selon le cas.

Mon père: "Et les mariages précipités ont presque toujours été désastreux... ce qui ne nous empêche pas, traditionalistes que nous sommes, de songer à un mariage éventuel."

Ma mère: "Soit à l’église, soit à la mairie seulement. Nous ne sommes pas très pratiquants."

"Ni mon père non plus, mais ma mère et ma soeur... " Il a roulé les yeux. "Enfin, disons qu’elles ne manquent jamais de dimanche au temple. Mais je voudrais me marier avec Sylvie et j’espère qu’après avoir vécu ensemble et commencé à élever notre enfant, nous nous connaîtrons assez pour nous fier l’un à l’autre le reste de notre vie. Là encore, nous aurons un excellent exemple à suivre."

"Flatteur!" je me suis écriée, mais j’étais flattée.

Ma mère et mon père aussi.

Très fière de Fen, je me réjouissais de sa générosité envers moi. Le bon tour que notre faute avait pris m’étonnait agréablement, ainsi que la maturité de mon amant. N’avait-il pas parlé comme un homme de trente-et-un ans plutôt que de vingt-et-un?

Nous avons passé quelques semaines à rechercher un studio confortable et pas trop cher dans un quartier convenable. Nous voulions un ameublement et un équipement suffisants, assez de place pour notre enfant, un arrêt d’autobus sur une ligne à la fac, des commerces à proximité... Mais nos souhaits nous semblaient de plus en plus irréalistes, car nous ne trouvions que d’anciennes caves


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aménagées ou de chambres de bonnes avec wc au fond d’un couloir extérieur. Les propriétaires auraient voulu limiter le nombre de nos visiteurs, les heures des visites, les heures et le volume de la télé et même interdire un bébé. Ils posaient des conditions gênantes: une vieille aurait exigé que nous promenions son bouledogue le matin et le soir. Celle-ci nous aboyait, nous montrait les dents et essayait de nous courir dessus en tirant sur sa laisse. Un propriétaire à sourcils noirs et bien fournis qui pesaient sur de petits yeux nous scrutait en regardant l’un et l’autre. Ses lèvres plates et serrées ne se séparaient que pour marteler ses conditions d’une voix soupçonneuse. J’ai admiré le sang froid et les répliques de Fen qui exposaient ses ruses. Il me paraissait expérimenté pour un étranger et surtout pour son âge.

Et puis, nous avons découvert un bijou. Une notice dans Le Cri de Valcours nous a alléchés et, après avoir pris un rendez-vous avec le propriétaire, nous sommes arrivés à un immeuble début vingtième. Un ascenseur ajouré qui nous rapprochaient l’un de l’autre montait avec la dignité de son âge en révélant les escaliers, les paliers et les portes autour de nous. Après avoir bien regardé, nous nous sommes embrassés furtivement, d’où un éclat de rire que nous essayions d’étouffer. C’était le début d’une habitude que nous n’oublierions qu’au milieu de nos querelles et, au moins une fois, nous en aurions mis fin à une ainsi. En arrivant au dernier étage desservi, nous avons dû monter au dernier étage par un petit escalier étroit. Curieusement, cet inconvénient nous plaisait, car il semblait distinguer le studio des autres appartements de l’immeuble.


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Comme celui du propriétaire, qui s’en moquait lui-même en le déclarant "bourgeois" au contraire du "nid d’aigle" qu’il nous offrait. André Martineau nous accueillait en haut de cet escalier et, au contraire du scrutateur sourcilleux, nous a inspiré confiance et amitié. Mince, petit et vif avec un sourire convaincant et un empressement rassurant, il nous a même avoué que nous étions justement le genre de locataires qu’il souhaitait.

"Je viens de perdre un jeune couple dont l’enfant avait trop grandi. Malgré mon métier, je suis un grand nostalgique et je caresse toujours le souvenir de ma jeunesse. Ma femme et moi, nous avons découvert ce studio quand nous faisions nos études."

En entrant dans le studio, nous avons découvert une vue extraordinaire par une porte-fenêtre au coin de l’immeuble qui donnait sur un petit balcon. Attirés par une vue qui s’étendait des rues et des places en bas aux espaces verts sous l’horizon, nous y sommes allés. M. Martineau, qui avait prévu notre curiosité, s’est pressé de tirer les deux volets de la porte et nous avons avancé sur le balcon, tous les trois. Des véhicules bruissaient, des avions laissaient leurs traînées et nous jouissions du soleil. M. Martineau nous guettait discrètement en nous rassurant avec un petit sourire qu’il ne partageait pas seulement notre plaisir, mais goûtait aussi le souvenir de celui qu’il avait partagé avec sa femme.

Fen: "Vous aussi, vous avez embrassé votre femme en montant dans cet ascenseur?"

Eclat de rire: "Mais oui!"

Comment inspecter ce studio d’un oeil critique après ça? Eh bien, nous y avons mis tous nos efforts, mais sans jamais douter de notre envie. Aussi consciencieux que sympathique, notre propriétaire


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imminent nous a averti que, le studio étant exposé au vent, il faudrait tirer les rideaux isolants quand il soufflait fort et froid vers la fenêtre. Dans ce cas, il nous conseillait de trouver un compromis entre le chauffage électrique et des vêtements chauds,

"car, autrement, vous vous ruineriez en frais d’électricité. La vapeur dont on chauffe l’immeuble se liquéfierait à ce niveau."

"... Vous avez parlé de votre métier?"

Ses yeux bruns brillaient: "Je suis ingénieur, je construis des ponts. Quand je ne réponds pas à ma femme, elle me dit: ‘Descends de ton pont!’"

J’espérais taquiner Fen un jour en disant: ‘Sors de ton roman!’

Contre le mur en face de la fenêtre, il y avait un canapé convertible en lit, que M. Martineau a ouvert pour nous montrer comment. Sur un coté, une grande armoire en chêne sculpté et décorée de petites statues dont il avait hérité de ses parents et dont sa mère avait hérité des siens.

"Des saints et des saintes, ne me demandez pas lesquels."

Une petite tour d’église gothique montait de chaque coin.

"Les déménageurs ont dû le monter par l’extérieur."

A côté, une commode couverte d’une plaque de marbre avec quatre tiroirs à front bombé et marqueté. Hérité de son père. De l’autre côté de la pièce, une cuisinette avec deux brûleurs, un lavabo et un petit frigo encastré dans un comptoir. Sur des rayons au-dessus, un service de faïence, des couverts d’inox et des verres blancs. Devant, une table plus longue que large et deux chaises. J’ai regardé autour et M. Martineau m’a devinée:

"Non, c’est vrai, il n’y a pas beaucoup de place: un peu plus de vingt mètres carrés."

"Il y a sûrement une salle de bains."


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"Suivez-moi."

Il nous a menés dans le corridor, ouvert une porte et s’est tenu à côté pour nous laisser entrer. C’était la salle de bains la plus petite que j’ai jamais vue, mais tout y était encastré jusqu’à une petite machine à laver le linge. A peine la place pour Fen et moi ensemble!

"Il y a une prise de rasoir électrique?"

"Oui." M. Martineau a tiré le miroir pour ouvrir la pharmacie et la montrer en haut à droite.

Dans une petite pièce en face, un berceau ancien, en chêne sculpté aussi, avec des amours qui semblaient voler autour.

"Celui de ma femme... et du bébé du couple qui vient de quitter ce studio."

Bref, nous avons réglé sur le champ et chacun sa moitié. La décision de partager toutes nos dépenses avaient rassuré mes parents. Mais il y avait une autre affaire qui inquiétait d’abord mon père, ensuite ma mère et moi enfin. Nous n’avons vu aucune pièce, aucun document, rien qui confirmait ce que Fen nous avait dit sur son identité, ses parents et son origine. Puisque lui et moi, nous ne nous sommes pas mariés, rien ne l’obligeait à fournir de preuves. Pendant notre voyage à Genève, il s’est arrangé pour montrer son passeport aux policiers suisses et français sans me le laisser voir. Quant à ma carte d’identité, que je n’ai pas songé à la lui cacher, il a évité de la regarder comme s’il voulait me montrer que ça ne le concernait pas. Quand il réglait avec sa carte de crédit, il prenait la même précaution. Dès notre première nuit dans le nid d’aigle, il m’a montré un petit tiroir pour mes "affaires personnelles" et un autre pour les siennes en insinuant que l’un ne devait jamais ouvrir l’autre. Choquée, j’ai dit:


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"Mais... je n’ai rien à te cacher."

Il a couru m’embrasser: "Excuse-moi, Si! Mes parents m’ont élevé comme ça."

Il a essayé de me convaincre que tenir au secret "les choses vraiment personnelles" sauvegarderait et même renforcerait notre intimité. Et moi, j’ai essayé de le croire, ce qui ne m’empêchait pas d’en douter. Ce différend apparemment sans conséquences en cachait d’autres assez graves.

Je n’ai jamais pu m’y habituer. Il travaillait à l’autre bout de la table et nous aurions eu plus de place pour nos ordinateurs l’un à côté de l’autre sur le côté. S’asseoir le dos à la fenêtre comme il faisait me paraissait d’abord une politesse, car il faisait plus chaud à mon bout et j’étais plus près de tout dans la grande pièce. Mais il détournait les yeux de mon écran quand il passait à côté de moi et refusait de le regarder même quand je voulais lui montrer quelque chose. Son portable est tombé en panne, mais il a poliment refusé d’utiliser le mien.

Blessée: "Encore une chose vraiment personnelle?"

Il m’a serrée dans ses bras: "C’est que tu as besoin de ton portable. Je ne veux pas t’empêcher de travailler. Il faut soutenir la bonne opinion de Charvaux. D’ailleurs, le réparateur m’a promis qu’il sera prêt demain."

Je lui ai jeté un regard sceptique et me suis remise au travail, mais il me prodiguait de petits soins. Quand je lui parlais de mail qui devait l’intéresser et le faire rire, il affectait une grande indifférence. Quant au sien, il ne m’en parlait jamais.


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Il recevait toujours son courrier à son ancienne adresse où l’ami avec qui il avait partagé un studio le gardait pour lui. Pourquoi ne pas avertir de sa nouvelle adresse ceux qui correspondaient avec lui, son père, sa mère et sa soeur en particulier? Moi, j’y recevais mon courrier. Quand son mobile sonnait chez nous, il sortait sur le balcon ou dans le couloir et fermait la porte derrière lui. Si nous étions dans la rue, il s’éloignait de moi avant de parler et, après, ne me disait jamais qui l’avait appelé ou pourquoi. Dans un premier temps, je l’approuvais quand il méprisait les gens qui parlaient trop fort sur leur mobile dans les autobus, les trains ou ailleurs en public. Mais, dans un second, je le soupçonnais de vouloir se justifier de s’éloigner de moi quand il parlait sur le sien. Partout où nous étions ensemble, il s’éloignait aussi quand mon mobile sonnait. Plus je l’assurais qu’il ne me gênait pas, plus il insistait qu’il ne voulait pas être indiscret. Au début, je me demandais s’il avait des ennuis d’argent, mais j’ai vite compris qu’il n’en était rien. Le bouquet de roses qu’il m’a offert pour mon anniversaire et le restaurant auquel il m’a invitée m’ont convaincue. Deuxième conjecture: prenait-il ou, pire, vendait-il des drogues? Il aurait pu les cacher dans ce tiroir interdit. Mais non! Il n’avait jamais les symptômes des drogués, même pas ceux des cannabistes. Je ne l’ai jamais vu en conversation discrète avec des gens qui ressemblaient aux drogués ou dealers. Du reste, il ne fumait pas et ne buvait qu’un verre de vin aux dîners auxquels nous étions invités ou avions des invités.

Troisième hypothèse: il voulait cacher son identité. Mon diablotin de frère l’a deviné après nous avoir demandé de poser pour une photo de "tourtereaux" pour son "recueil de beaux oiseaux". Il venait de recevoir de nos parents un appareil de photo pour son anniversaire.


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Mais Fen a affecté une drôle de colère: "Tu trouveras assez de sujets parmi tes pareils!" Il s’approchait de lui comme s’il voulait lui arracher l’appareil.

JF, qui ne se laissait jamais impressionner, s’est écarté avec un sourire ironique en tenant l’appareil loin de Fen.

Choquée, je soupçonnais cette colère exagérée de cacher la crainte d’être identifiable. Encore une chose vraiment personnelle? Mais il montrait son visage partout où il allait. Voulait-il le cacher là où il n’allait pas? Ou plus? En Amérique par exemple. Plus je m’interrogeais, plus je m’inquiétais. Impossible d’imaginer qu’il ait commis d’actes criminels ou même déshonorables, déshonnêtes. Il a vu ma consternation et s’est empressé de me rassurer en me faisant tendresses et attentions. Malgré ces soins, je n’arrivais pas à oublier ce refus d’être photographié avec moi.

Ce soir-là, je contemplais les phares des véhicules, les lumières des fenêtres, les réclames illuminées et les clignotements des avions quand j’ai vu le reflet de Fen qui s’approchait. C’était toujours agréable quand ses bras passaient autour de moi et me serraient contre lui. Il a fallu tout mon courage pour l’avertir:

"Je dois te parler. Il faut nous entendre."

Surpris: "Mais... Je t’écoute."

"Tu m’inquiètes."

"Je t’inquiète? Pourquoi?"

Je me suis détournée de ses bras et l’ai regardé dans les yeux. "Pourquoi rabrouer un impertinent? Il aurait suffit de te moquer de lui."

"Pourquoi laisser cet impertinent nous photographier? N’aurait-il pas montré ce cliché à d’autres pour en ricaner?"


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"Ça me semble invraisemblable."

"Pourquoi?"

"Nous n’étions pas ridicules. Je n’avais pas les cheveux bleus, blancs, rouges et toi, tu n’avais pas de rayures blancs et rouges sur une joue et un champ bleu d’étoiles blanches sur l’autre."

Sourire: "Ni tête d’éléphant ni tête d’âne. Mais il suffit d’être un couple d’amants sincères et sérieux pour provoquer un fou rire aux ados."

"Nous ne nous tenions pas par la main, nous ne nous regardions pas dans les yeux. Il n’y avait rien d’amoureux dans notre fait."

Faute de pouvoir répondre, il a fait la moue.

"Comme nous l’avons remarqué, les ados se prodiguent tous les gestes de l’amour sans savoir ce que c’est... Il doit y avoir une autre raison."

"Avoir un appareil de photo donne-t-il le droit de prendre un cliché de n’importe qui sans son consentement? Cette présomption m’enrage. D’autant plus qu’on en voit les résultats tous les jours."

"Mon frère n’est pas professionnel. Son cliché ne risque pas de paraître sur une couverture de magazine... Peut-être a-t-il deviné quelque chose qui m’a échappé."

"C’est-à-dire?"

"... Que tu n’aimerais pas paraître sur une photo avec moi."

"Si!... Comment aurais-je pu t’offenser à ce point?"

"C’est plutôt que tu m’inquiètes. Je croyais te bien connaître et je te reconnais de moins en moins." Un sanglot m’a échappé et j’avais honte.

Nous nous regardions dans les yeux sans rien dire. Tout à coup, il est parti au fond du couloir et sorti en fermant la porte derrière lui. J’ai couru au placard, saisi son blouson et l’ai suivi sur le palier, mais il descendait déjà la volée de l’escalier en face.

"Fen!" Un écho a résonné dans la cage de l’escalier.


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Il s’est arrêté sans me regarder.

"Ton blouson!" en le montrant. "Il fait froid."

Il est remonté, a pris le blouson en me donnant un regard ahuri: "Merci!" Puis il est reparti sans regarder en arrière.

En le regardant descendre, je me demandais si je le voyais pour la dernière fois. Mes larmes, que j’avais retenues, m’ont échappé en abondance.

Que faire? Attendre au studio? Fen ne pourrait y revenir qu’humilié. Courir après lui? Il pourrait me mépriser. Dans mon désarroi, mes yeux sont tombés sur ce tiroir, qui m’a tentée de me venger. Voir tout ce qu’il voulait me cacher le punirait. Mais le punir ainsi ne le corrigerait ni ne le réconcilierait avec moi. Puisqu’il ne l’avait pas cadenassé, il avait confiance en moi. Le trahir me répugnait. Peut-être croyait-il sincèrement à la nécessité de me cacher les choses vraiment personnelles. Mais comment aimer quelqu’un à qui on ne fait pas confiance? Je tournais et retournais dans la grande pièce qui me paraissait petite pour la première fois. J’essayais de m’asseoir et de me coucher sans pouvoir me reposer ou y rester. Je souffrais d’une douleur sourde à la poitrine qui me punissait de mon mépris de l’amour littéraire. Que faire? Désespérée, j’ai ouvert la porte-fenêtre et je suis passé sur le balcon où le froid m’a glacée. J’ai parcouru toutes les rues que je pouvais voir en m’arrêtant sur chaque piéton. Aucun ne pesait sur le pied avançant comme Fen, aucun. Je grelottais du froid sans vouloir quitter le balcon. Puis, j’ai vu un homme courir vers l’immeuble en jetant des coups d’yeux sur... moi. Oui, moi! Il s’est arrêté au milieu d’un carrefour pour agiter désespérément ses bras. C’était Fen qui craignait de me voir sauter. Emue, j’ai fait un geste pour le rassurer et je suis rentrée dans la grande pièce en fermant les portes derrière moi.


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Affolée, je courais de long en large. L’attendre dans le studio ou descendre à sa rencontre? Trouvant l’attente insupportable, j’ai pris ma veste et je m’approchais de la porte quand elle s’est ouverte. Fen est entré essoufflé et en sueur. Nous nous sommes regardés ahuris et puis, avec un cri sauvage, il m’a embrassée et soulevée assez pour faire balancer mes jambes.

"Tu as monté cet escalier!"

"Tu allais sauter!"

"Non! Je te cherchais."

"Tu m’as repéré?"

"Je t’ai vu agiter les bras."

"Tu ressemblais à un ange."

"Mon angoisse n’avait rien d’angélique."

"La mienne non plus!" Il m’a tendrement remise par terre. Nous essayions d’aller bras dessus, bras dessous jusqu’à la grande pièce, mais le couloir n’était pas assez large et nos hanches nous bousculaient, ce qui nous faisait rire.

"Des bises aux hanches!"

"De douces secousses !"

Nous nous sommes déshabillés, couchés et fait l’amour aussi tendrement que jamais.

Oublié un moment, les choses vraiment personnelles ont recommencé à m’inquiéter après un incident qui avait paru trivial. Un jour, après le cours de Charvaux, nous avons accompagné nos copins au café habituel. Ils nous taquinaient, mais mon ventre inspirait des subtilités respectueuses. Comme d’habitude, ils se livraient à une surenchère pour provoquer le plus grand rire.


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Alex: "Les charmes vont se dédoubler."

Thérèse: "C’est-à-dire, se doubler par deux."

Michel: "Voilà une provocatrice des maths."

Thérèse: "T’es malin en lettres et sot en maths."

Régine: "Eh! Il s’agit de biologie."

Alex: "Plutôt de théologie."

"De théologie?"

Régine: "Elle s’appelle Si, pas Marie."

Fen s’est esclaffé.

Tout le monde l’a regardé pour savoir pourquoi.

"Je pensais à Ste. Marie."

"La Vierge?"

"Mais non! Cette religieuse du Moyen-Age que le pape a promue sainte."

Nous autres, nous étions perplexes.

En haussant les épaules: "Enfin... "

Alex: "Mais... pourquoi?"

Gêné: "Elle était enceinte et elle l’attribuait au Saint Esprit... Vous n’êtes pas au courant de cette controverse?"

Nous avons secoué la tête, mais nous voulions en savoir davantage.

"Ça s’est passé il y a quinze ans environ. Un médiéviste protestant a publié des indices impliquant un serviteur de son couvent."

Les uns ricanaient, les autres se contentaient de sourire, mais moi, j’étais gênée. Gêné aussi, Fen s’est excusé et nous sommes partis sous un prétexte que j’ai oublié.


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Nous n’avons plus parlé de Ste Marie. Evidemment, il regrettait cette gaffe, mais pourquoi? Parce qu’elle nous impliquait dans une association sacrilège ou parce qu’elle révélait son souvenir d’un événement qui a dû se passer quand il était trop jeune pour le comprendre. J’ai recherché cette sainte douteuse dans Wikipédia où j’ai découvert que cette controverse avait éclaté il y avait quatorze ans. Comment un garçon de sept ans aurait-il pu se rendre compte d’une controverse pareille qui se passait sur un autre continent? Il aurait dû mentir quand il m’avait dit qu’il avait vingt-et-un ans. Son âge véritable devait être entre cinq et dix de plus. Pourquoi me mentir là-dessus? Son âge était-il encore absolument personnel? Quels autres mensonges allais-je encore découvrir?

Au fur et à mesure que j’arrondissais et prenais du poids, la lutte entre ma méfiance et ma tendresse s’intensifiait. Elle me déchirait d’autant plus que Fen me prodiguait son affection et son soutien. Encore aujourd’hui, je trouve difficile de douter de sa sincérité tant il se souciait de moi et de notre enfant. Son visage brillait de plaisir quand il sentait les petits coups sur mon ventre et il s’impatientait d’attendre le plaisir de voir et de tenir notre bébé. Quand des vomissements m’empêchaient d’assister à mes cours, il y prenait des notes sur son portable et les imprimait pour moi. Il faisait les courses et même la cuisine, sans oublier de laver, sécher et ranger la vaisselle après les repas, qui étaient bons. Nous discutions longuement les noms que nous pourrions donner à notre enfant, surtout au lit après avoir éteint la lumière. Il me tenait de derrière aussi amoureusement que possible sans me peser sur le ventre. Jacques, André, Pierre... Céleste, Jacqueline, Hélène... Il a même sorti quelques livres sur ce sujet de la bibliothèque publique. Nous nous sommes moqués de certains et laissés un peu séduire par d’autres, mais nous avons fini par les


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rejeter pour une raison ou une autre. Nous avons pris quelques décisions définitives, sur lesquelles nous sommes pourtant revenus pour une raison ou une autre, comme notre ignorance du sexe de l’enfant. Le docteur Ishat a mis fin à ce jeu en nous montrant une IRM de mon utérus. Nous nous sommes extasiés, Fen et moi, d’un petit bonhomme dont le sexe ne permettait pas de doute. Dans notre enthousiasme, nous avons trouvé son visage, qui ressemblait à une pomme pourrie, d’une beauté qui a fait sourire le docteur. Décider de son nom nous semblait désormais inéluctable, mais nous avons passé vingt-quatre heures pour en arriver à Emile Barowski.

Nous avons donc commencé à parler d’Emile, entre nous d’abord, mais bientôt avec ma famille et enfin même avec les copins:

Mon père: "Comment va Emile?"

Ma mère: "Bois ton lait, Emile a soif."

Mon frère: "Emile te donne toujours des coups de pied?"

Thérèse: "Le petit Emile va-t-il devenir un grand Franglais?"

Michel: "Votre Emile va-t-il recevoir la même éducation que celle de Rousseau?"

Régine: "Emile va naître déjà savant pour avoir assisté aux cours de Charvaux."

Alex: "Si Emile ressemble aux autres enfants de l’amour, il fera l’amour mieux que les autres."


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Fen et moi, nous avons protesté en riant.

Fen: "Emile naîtra spirituel pour avoir essuyé tant d’esprit."

Moi: "Et polisson pour avoir essuyé tant de polissonnerie."

Régine en fronçant le nez: "Lequel va changer ses langes?"

Fen et moi, nous nous sommes regardés. En même temps et chacun en montrant l’autre du doigt:

"Lui!"

"Elle!"

Mes parents s’étonnaient de ce que les jeunes plaisantaient sur un sujet pareil.

Inventé par Alex, une autre plaisanterie s’est répétée et répandu au point de ne plus faire rire. C’était de me vouvoyer. Le ton de voix confirmait qu’il ne s’agissait pas d’une politesse, mais plutôt de s’adresser à Emile et à moi. Cet usage saugrenu a gagné mon frère et puis, malgré leur réticence, mes parents.

"Comment allez-vous?"

"Nous sommes agités, mais agréablement."

Les grossesses si agréables doivent être rares. Les copains nous accueillaient au cours, nous accompagnaient au café, nous offraient de l’aide comme ramasser notre serviette tombée sous la table. Les plaisanteries ne s’arrêtaient donc pas, mais elles m’amusaient toujours:

Michel: "Moi, je vous trouve aérodynamiques."

"Comme un gros porteur."

Fen: "Tu me rappelles une ballerine qui jouait ton rôle."

Thérèse: "Et non un pas de deux?"

"Plutôt un pas à deux."

Cette bonne humeur que tout le monde et Fen en particulier me prodiguaient allégeait (excusez le calembour!) le poids physique et moral que je portais. Elle égayait ce qui, autrement, aurait été une épreuve. Je savais surtout gré à mes parents qui ont abandonné leur prévention contre les filles


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mères. Même JF faisait preuve de sympathie, ce dont je l’avais cru incapable. La seule fausse note de cette musique était une sourde méfiance entre lui et Fen.

Arrivent le dernier cours de Charvaux, le Quatorze, le départ des copins à la plage, à la montagne et dans les pays étrangers. Fen et moi aussi, nous avons rejoint la famille de mon père qui se réunissait dans les Charentes et puis celle de ma mère qui se réunissait en Auvergne. Mes grands parents, oncles, tantes et cousins savaient que Fen et moi, nous n’étions pas "encore" mariés, mais ils nous accueillaient comme si nous l’étions "déjà". Comme d’habitude, on prenait beaucoup de photos et même de moi qui perdais mon aérodynamisme. Les uns m’assuraient que j’étais aussi belle que jamais "comme ça" et les autres que j’en serai encore "mieux" avec mon petit dans les bras. A mes côtés toujours, Fen continuait à me prodiguer ses soins, mais il portait de grosses lunettes de soleil bien noires.

Dès qu’il voyait approcher un appareil de photo, il tirait le bord de son chapeau sur le front et baissait la tête pour ombrager le reste de son visage. Quand on voulait en prendre une d’un groupe, il demandait l’appareil, nous visait et pressait le bouton. Je me résignais à ce que je prenais pour une "manie", dont je le taquinais avant de voir que ça lui déplaisait. Pour bien compliquer cet ennui, JF s’enthousiasmait des photos qui surprenaient les sujets dans des postures gênantes. Moi, par exemple, en essayant d’empêcher le chien détestable qu’adorait mon oncle de me renifler... Enfin, devinez! Ou, pire encore, quand Fen a enlevé ses lunettes pour les essuyer. Je ne l’avais jamais vu si furieux. Il a couru sur JF, qui a essayé de se sauver, mais Fen l’a attrappé, lui a arraché son appareil


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et effacé l’image. Lui qui méprisait l’athlétisme! En reprenant l’appareil, JF lui a lancé un regard haineux. Et moi, j’ai tancé Fen en lui reprochant de brutaliser mon frère pour une "pécadille". D’une colère froide, il m’a répliqué que cet impudent l’avait provoqué exprès devant moi. En s’éloignant, JF a vu nos grimaces, mais sans entendre nos cris assourdis par les vagues qui s’écrasaient sur la plage. Il me l’a confié dès qu’il m’a trouvée seule.

"Je m’excuse de t’avoir exposée à ce fracas, mais je ne m’excuserai pas auprès de ton boyfriend."

"Vous exagérez tous les deux. Ne le provoque plus, je t’en prie."

Déjà amicaux, André Martineau et sa femme Angélique s’étaient rapprochés encore davantage de nous dès qu’ils ont compris que nous attendions un enfant.

"Nous n’en avons pas," m’a-t-il dit en descendant dans l’ascenseur avec moi.

"Nous les aimons beaucoup," a-t-elle confié à Fen dans l’entrée de l’immeuble.

Bien que prof de maths dans le lycée Enrique Comblay, elle ne me traitait pas comme une étudiante, mais plutôt comme une amie. La photo des Martineau lors de leur mariage montrait que, sans être belle, elle avait été bien et elle continuait à l’être. Ils nous ont invités, Fen et moi, à venir passer quelques jours chez eux dans leur chalet en Savoie. Quand il faisait chaud à Valcours selon elle et quand Valcours était déserté selon lui, désaccord dont ils se taquinaient. Elle vantait l’air pur du Perchoir et lui la vue splendide de leur baie vitrée par mauvais temps et de leur balcon par beau temps. Il est descendu dans sa Mégane bleu ciel nous prendre à la petite gare où nous sommes arrivés. Après m’avoir embrassée et serré la main à Fen, il a mis nos sacs à dos dans le coffre. Puis il


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m’a invitée à m’asseoir à côté de lui où je serais "mieux." J’avais toujours cru la conduite de mon père la perfection du genre, mais j’ai vu que l’ingénieur savait mieux que l’homme d’affaires suivre les méandres, contrôler la puissance du moteur et changer de vitesse. Au lieu de l’impatience d’arriver à destination, notre hôte nous montrait les beautés du paysage sans détourner les yeux de la route.

Je n’ai jamais été mieux reçue. Quelle hospitalité, quels hôtes! Si nous avions envie de nous promener, ils nous amenaient en voiture à des points de vue où nous voyions des paysages magnifiques. Si nous avions envie de nous promener, notre hôte montait un chemin escarpé avec Fen, tandis que notre hôtesse m’amenait sur une aire à petits pas. Si nous avions faim ou soif, Madame nous servait des repas délicieux et Monsieur des boissons rafraîchissantes. Si nous avions de la curiosité, ils nous entretenaient, nous proposaient des livres ou allumaient la télévision selon nos souhaits. Faute de bonne réception, il proposaient des DVDs dont ils avaient une collection intéressante. Si nous étions fatigués, ils nous invitaient à nous coucher dans une chambre d’amis qui ressemblait à celles d’un hôtel de luxe. Ai-je jamais mieux dormi que dans ce grand lit doux et ferme, et sous ce duvet léger avec Fen collé à mon dos? Un discret arôme de café nous réveillait délicieusement à une heure polie du matin. Mais ce bonheur a subi un choc entre deux et trois heures de notre deuxième nuit. Au milieu d’un rêve, j’ai entendu sonner le téléphone dans le living et, quelques minutes après qu’il s’est arrêté, on a frappé discrètement à notre porte. Je me suis dégagée de Fen qui dormait toujours, j’ai mis ma robe de chambre et j’ai ouvert la porte. En robe de chambre aussi, M. Martineau m’a dit:

"Excusez-moi de vous déranger. On téléphone d’Amérique pour parler à Fen. Si j’ai bien compris, c’est urgent."


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Toucher Fen ne l’a pas réveillé et le pousser l’a seulement fait tourner de l’autre côté. Mais, dès que j’ai parlé d’"Amérique", il a sursauté, s’est redressé et, sans un mot, a couru mettre sa robe de chambre.

Après qu’il a fermé la porte derrière lui, je me promenais dans la chambre. Que de temps s’est écoulé, plus de dix minutes selon le réveil! Enfin, il est rentré en refermant la porte et nous nous regardions sans rien trouver à dire. Puis, il a dit en enlevant sa robe de chambre:

"Couche-toi, Si! Ne te fatigue pas."

Sans bouger: "Tu n’as rien à me dire d’une communication d’Amérique au milieu de la nuit."

Haussement d’épaules peu convaincant: "Il fait encore jour là-bas."

"Mais quelle est cette urgence?"

En se couchant d’un air faussement délibéré: "Ce qui est urgent là-bas ne l’est pas forcément ici. Couche-toi! Tu t’inquiètes de rien."

"C’est ce rien qui m’inquiète le plus. Tu as des ennuis sérieux."

"Mais non! Pourquoi te tracasser pour des choses qui ne concernent que moi?"

"Tu oublies que tout ce qui te concerne me concerne aussi. Nous vivons ensemble, nous aurons un enfant ensemble... "

"Tu n’as oublié que l’essentiel: nous sommes ensemble parce que nous nous aimons... à moins que tu ais changé d’avis."

Me soumettre encore ou le défier enfin? Aussi doucement que possible: "Peut-on aimer un inconnu, Fen?"

Soupir. Il a étendu le bras, m’a pris la main et l’a tirée doucement. "Je te l’expliquerai dès que j’y verrai clair."

Je me suis couchée de mon côté et lui du sien. Il glissait vers moi, mais je lui ai tourné le dos:


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"J’attends que tu y voies clair."

Le reste du séjour était une épreuve pour nous malgré la bienveillance des Martineau et nos efforts de leur complaire. Ils ont dû s’apercevoir que nous ne nous entendions plus après la communication de cette nuit. Fen a essayé de faire la paix la nuit suivante en l’expliquant par une querelle entre sa soeur et son père que sa mère aggravait par son hésitation entre les deux. Au téléphone, c’était sa soeur qui lui demandait de "parler" à son père, mais il a refusé de s’y mêler. Il n’a pas voulu dire le sujet de cette querelle, ni aucun détail. Je ne sais toujours pas pourquoi cette explication ne m’a pas convaincue. Le rôle trop beau et pourtant égoïste que jouait Fen? Ou un ton de voix qui me semblait faux? Ou encore le doute qu’une querelle pareille ait nécessité de rechercher Fen jusqu’en Savoie au milieu de la nuit? Cependant, il a commencé à me rassurer par des preuves de son dévouement dans le train du retour. Il jouait si bien les rôles d’amant et de père en attente que je n’osais plus exiger d’explication plus convaincante de ce mystère.

Nous attendions Emile vers la fin septembre. Ishat ne nous disait que de bonnes nouvelles, tout était près et nous avons même réservé une chambre à la Trinité. Dans les autobus, les gens se levaient pour m’offrir leur place et une vieille dame m’a chuchoté bruyamment:

"Un garçon ou une fille?"

"Un garçon et il s’appelle Emile."

Un monsieur debout: "Comme celui de Rousseau?"

"Oui, sauf qu’il ira à l’école."


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Je me demande si tous les passagers ont fini par être au courant. Le chauffeur m’a encouragée à descendre par la porte de devant qui était plus près. En arrivant à ou en partant de notre immeuble, notre cerbère avait cessé de hérisser les cils quand je passais. Une semaine plus tard, elle a commencé à me demander avec un sourire effrayant:

"Bientôt?"

"Oui, bientôt."

Quand j’hésitais devant les langes au supermarché, une employée m’a recommandé ceux qui lui avaient convenu pour sa petite fille. Un garçon qui me semblait trop petit pour cette courtoisie, m’a offert de porter mes sacs jusque chez moi.

"Ma mère vient d’avoir un bébé," m’a-t-il expliqué.

‘Qui encore?’ je me demandais.

Quand ma mère était grosse de JF, même ses amies évitaient de le remarquer. Et maintenant, voilà des inconnus qui m’encourageaient. Loin d’en être choqués, moi et Fen aussi, nous accueillions cette attention avec plaisir. Ne ressemblait-elle pas à un bon augure?

Le dévouement de Fen s’intensifiait au fur et à mesure que je m’approachais de mon terme. Il ne prodiguait pas seulement ses baisers et ses caresses, mais aussi ses soins et services. Dans ses yeux bleus, son visage et sa manière, je croyais voir les preuves de son dévouement et de sa sincérité. Mon souvenir de nos querelles et même de celle qui avait éclaté chez les Martineau s’affaiblissait. "Les choses vraiment personnelles" ne m’inquiétaient presque plus. Quand des douleurs commençaient à annoncer mon accouchement, il a fait tout le nécessaire comme s’il s’était entraîné: appeler le taxi et avertir l’hôpital; achever ma valise; m’aider à sortir du lit, à m’habiller, à


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sortir du studio et à descendre dans l’ascenseur (en pestant contre sa lenteur), à sortir de l’immeuble, à entrer dans le taxi... Le chauffeur, qui avait un gros sourire, a demandé:

"Auquel?"

Ce qui m’a déconcertée, mais Fen a répondu du tic au tac:

"A la Trinité."

Aux Urgences, il m’a aidée à sortir du taxi et à m’asseoir dans une chaise roulante; s’est soucié de mon confort et a ouvert la porte pour l’infirmière qui la poussait; a fourni tous les documents nécessaires à la Réception; enfin, qu’est-ce qu’il n’a pas fait?

Etonnée, l’infirmière l’a plaisanté: "Ou vous avez fait ça souvent ou vous le faites pour la première fois."

Choqué: "... C’est la première fois."

L’infirmière et moi, nous avons ri, mais cet incident devait m’intriguer de temps en temps.

Vous avez sans doute deviné que Fen voulait assister à mon accouchement. Il me tenait par la main, me chuchotait des douceurs et me donnait même des baisers. Ces soins m’ont empêché de crier, car ça faisait terriblement mal et sa présence m’a inspiré le courage de me taire. Quand enfin, je me suis sentie délivrée de mon bébé, il m’a chuchoté:

"Voilà le petit Emile."

J’ai entendu couiner et j’ai sursauté de joie en serrant la main de Fen. Dès qu’on l’a nettoyé et couché, on me l’a apporté et je l’ai pris dans les bras. Jamais une chose aussi laide m’avait paru si belle! Ces yeux noués, ce visage ridé, cette peau violette, ce corps ridicule, ces jambes arquées! Comment ça pouvait-il grandir en homme comme celui qui se tenait à côté de moi? Mais je


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m’étonnais moins que je m’en émerveillais et, déjà, je rêvais au bonheur de partager cette expérience avec Fen. Il m’a accompagnée jusqu’à ma chambre où un infirmier m’a poussée sur un brancard. Comme l’obstétricien m’a recommandé de rattraper le sommeil perdu, Fen a demandé un lit pliant pour pouvoir rester avec moi et s’occuper de moi si j’en avais besoin. La porte fermée, il l’a tiré à côté du mien et m’a tenu par la main

"comme à Genève."

"Oui, comme à Genève."

Quelques heures plus tard, Emile nous a réveillés parce qu’il avait faim. Quel plaisir, sentir ces petites lèvres sucer mon sein gonflé et tenu des deux côtés par ces petites mains! Fen jouissait du spectacle autant que moi. Quand Emile en a fini avec mon second, Fen a voulu lui faire faire un rot et l’a fait si bien que je me suis rappelé la remarque de l’infirmière. Mes premiers visiteurs étaient mes parents et mon frère, qui apportaient un beau bouquet que seul un fleuriste doué aurait pu composer. Des plumes crème mettaient en valeur des fleurs d’un rouge aussi subtil qu’exquis. Après que je l’ai admiré et reniflée, JF l’a porté à une table au bout de mon lit. Il a sorti un vase de son sac à dos, l’a rempli d’eau dans le lavabo de ma chambre, y a soigneusement placé le bouquet et s’est mis à l’arranger. Le soin qu’il y mettait m’aurait surprise si Fen n’avait pas pris Emile pour le montrer à mes parents. Ma mère a admiré les yeux bleus qu’il avait hérité de lui. Mon père lui a chatouillé le ventre, ce qui l’a fait rire, autant de petits cris secs, et donner des coups de jambes. Nous avons ri aussi et JF, qui s’occupait toujours du bouquet, a souri. Quelques jours plus tard, nous sommes rentrés en taxi, tous les trois. Comme la gardienne nous guettait, nous lui avons montré


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Emile. Elle lui a parlé un langage enfantin qui nous a étonnés et apparemment Emile encore plus que nous. Puis nous sommes montés au quatrième où nous avions promis de présenter Emile aux Martineau. Enfin, nous l’avons installé dans le studio où tout était près grâce à Fen.

A commencé alors une routine fatigante, mais satisfaisante pour moi et déterminante pour Fen. C’était moi qui devais me lever au milieu de la nuit quand Emile criait parce qu’il avait faim ou avait sali sa lange. Fen restait toujours au lit, ce qui me surprenait. Cependant, je n’en disais rien parce que, pendant la journée, il continuait à m’aider, à faire les courses et à prodiguer son affection pour nous. Il ne pouvait pas nourrir notre bébé et je lui pardonnais son dégoût de l’odeur et de la saleté des langes. Son zèle en tout autre chose ne compensait-il pas cette négligence? Comme les sorties par beau temps pour promener Emile. Il se plaisait à déplier la voiture d’enfant, à le coucher confortablement, à la pousser en évitant tous les obstacles et en recherchant les chemins les plus agréables. L’admiration et même parfois les compliments des passants flattaient sa fierté. La curiosité d’un jeune teckel qui a posé les pattes sur le bord de la voiture pour renifler Emile a effrayé le couple auquel il appartenait et moi aussi. Cependant, Fen a ri et nous a assurés:

"Ne vous inquiétez pas, il ne lui fera pas de mal."

Emile l’a confirmé en riant et en agitant bras et jambes.

En lisant ça, vous pourriez vous demander si Fen me négligeait en faisant ces promenades. Absolument pas! Ses sourires m’invitaient sans cesse à partager sa fierté et sa joie. Les regards furtifs que les hommes jetaient sur moi lui plaisaient et il n’hésitait pas à les plaindre ironiquement. Après qu’un jeune m’a trop regardé, il a remarqué:


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"Désormais, il sera exigeant."

Ce bonheur continuait jusqu’au jour où j’ai rappelé à Fen que nous devions enregistrer Emile à la mairie et nous nous sommes accordés de le nommer Emile Borowski. Mais nous avons remis cette démarche d’une journée parce que j’avais rendez-vous avec mon obstétricien pour l’examen post-opératoire d’Emile et moi. Fen s’est excusé de ne pas nous accompagner parce qu’il avait, disait-il, quelques affaires à régler à la banque. Nous devions donc nous retrouver au Nid d’Aigle. Comme le médecin m’assurait que tout allait bien et pour le bébé et pour la mère, j’entrais de bonne humeur et pressée de raconter ces bonnes nouvelles à son père et à mon amant. Dès que nous sommes entrés dans la grande pièce, cet espace si familier me semblait étranger, abandonné, désolé... L’absence de Fen ne m’étonnait pas, mais l’impression qu’il ne revenait pas m’a coupé le souffle. Pourquoi? Tout à coup, j’ai vu que son portable, dont il n’avait pas besoin à la banque, n’était plus sur la table en face du mien. J’ai regardé dans la salle de bains: sa brosse à dents, sa lotion et son rasoir électrique avaient disparu. Le placard: son blouson, ses pantalons, ses chaussures. Son tiroir de la commode: ses chemises, ses sous vêtements, ses chaussettes. J’ai tiré enfin son tiroir des "choses vraiment personnelles" et il est sorti vide. Chacun de ces découvertes a augmenté d’un coup une angoisse qui commençait à m’affoler. Enfin, j’ai essayé le numéro du mobile de Fen, mais il était éteint. Il m’avait donc abandonnée. Le balcon m’a tentée. Mais Emile s’est mis à pleurer et l’obligation de l’apaiser m’a calmée. Mais que faire désormais?

Sigus